Thème 2014-2015 : texte de cadrage

Barbara Jones-Hogu, Unite, 1971

Dissidence et dissidents

De la Boston Tea Party de 1773 au mouvement contemporain Occupy Wall Street, en passant par la sécession des Etats du Sud ou encore les mouvements pour les droits civiques des années 1960 et les manifestations contre la guerre du Viêt-Nam, nombreux sont les évènements ayant jalonné l’histoire des États-Unis qui peuvent s’apparenter à des actes de dissidence. Comme le suggère l’étymologie du terme latin dissideo (de sedeo : être placé, et dis, « particule marquant la division, la séparation, la distinction », source Gaffiot), la dissidence semble présupposer un déplacement centrifuge, une prise de distance, une déviance, un écart, voire une rupture envers une norme de conduite ou de pensée.

Acte positif d’affirmation d’une singularité, d’une identité, d’une divergence d’opinion ou de pensée, la dissidence est également un acte négatif de rejet envers certains déterminismes normatifs et prescriptifs perçus comme contestables. La dissidence naitrait ainsi de cette ambivalence entre d’une part la négation d’une norme et d’autre part l’affirmation, la revendication d’alternatives.

Pays de normes, prescripteur de codes et de valeurs qui, dans l’espace des relations internationales, impose son statut de pouvoir économique et de soft power dominant, les Etats-Unis n’en sont pas moins un territoire où résonnent de manière récurrente les voix de la contestation. La naissance de la nation américaine est à ce titre précisément un acte de dissidence vis-à-vis de la métropole coloniale, qui met au premier plan la question du passage à l’actedissident. Le rapport à la dissidence demeure toujours ambigu dans l’histoire américaine, tantôt revendiqué, tantôt refoulé selon la conjoncture politique et les groupes au pouvoir. Action potentiellement libératrice et démocratique, l’action dissidente porte toutefois en elle une menace toujours possible à la stabilité et à la légitimité de tout gouvernement institué. A quel genre d’action mène la dissidence : action politique – c’est-à-dire restant dans le cadre des lois et des institutions – ou extra-politique – cherchant une solution en dehors du pacte politique (anarchisme, communisme, violence) ? Est-il possible d’intégrer la dissidence au processus politique ou toute dissidence mène-t-elle inévitablement au disfonctionnement politique et au séparatisme ? Comment et par quels processus l’acte dissident devient-il assimilé à la norme ?

Le travail de dissidence et d’assimilation peut se faire par d’autres moyens, culturels et idéologiques notamment. On pense ici à l’historiographie et aux histoires politisées qui émergent à partir des 1960. Celles-ci opèrent un double mouvement, à la fois de dissidence et d’intégration. Pour nombre des histoires qui ont vu le jour à cette période, il s’agissait en effet de réclamer une existence pour les histoires dissidentes (ou minoritaires) occultées par le discours historique consensuel, et en même temps de les faire accepter par la communauté scientifique, façonnant ainsi progressivement un nouveau consensus permettant d’éclairer plus fidèlement les nouveaux codes de la société actuelle. On pense par exemple à l’émergence de la Nouvelle Histoire et aux historiens de la Nouvelle Gauche (New Social History) dont l’ambition est de donner un passé aux bouleversements sociaux qui se produisent à ce moment-là aux Etats-Unis.

De fait, la notion de minorité est sous-jacente dans presque toute réflexion sur la dissidence. Qu’il s’agisse des Afro-Américains, des Hispaniques, des membres de la communauté LGBT, ou encore des femmes, l’histoire des groupes sociaux dits minoritaires aux Etats-Unis a souvent été parsemée d’actes de dissidence divers. Des noms comme Martin Luther King, Angela Davis, Harvey Milk, ou encore Elizabeth Cady Stanton résonnent encore très fortement dans l’histoire de la dissidence américaine. D’autres figures, peut-être moins connues, mériteraient bien entendu d’être évoquées lors de futures séances. Il sera également intéressant de s’interroger sur une potentielle figure du dissident. Les dissidents partagent-ils certaines caractéristiques communes ou la variété des époques, des contextes, des domaines, des caractères et des origines sociales rend-t-elle impossible un quelconque regroupement ? A partir de quand devient-on dissident et pourquoi ?

Il faudra toutefois se garder d’idéaliser la dissidence, en évitant de la considérer comme un phénomène nécessairement progressiste. En effet, la dissidence ne saurait être dissociée de ses manifestations plus réactionnaires et conservatrices. On pense notamment aux mouvements créationnistes, fondamentalistes, libertariens ou encore populistes comme le Tea Party, dont l’avènement au cours des cinq dernières années témoigne d’une réappropriation de la dissidence, traditionnellement associée depuis les années 1960 aux mouvements de la gauche progressiste.

Bien sûr, ces quelques pistes de réflexion seront amenées à être raffinées à mesure des contributions que nous espérons nombreuses, mais elles peuvent déjà orienter notre appréhension du thème choisi pour l’année.

L’équipe d’AREA – Elisabeth Koechlin, Sarah Leboime, Isabelle Montin, Auréliane Narvaez et Duncan Thom

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